Varsovie

vendredi 1er décembre 2017, par SebMénard

 

 

 

“ Je sais que tous, nous pouvons éprouver ce revirement du sang en nos veines, cette incertitude stupéfiante, toujours plus forte devant le monde et l’instabilité des choses, au cœur des villes ou des bois. Qu’est-ce qui rapproche les choses, qu’est-ce qui les éloigne ?
Quelle est la valeur de l’écriture ?
Quelle est la valeur d’un lieu ? ”

Rick Bass, Le livre de Yaak, Gallmeister.

 

 

 

Tirs. Coups de feu. Bête traquée. Bête là — passant. Invisible mais derrière le taillis — dans le bois. Les coups de feu sont loin. La bête sera probablement sauve. Le ciel est orageux. Un pick-up passe sur le chemin là-bas. Quelques gouttes. Les herbes s’agitent d’un coup de vent. Encore un tir au loin. Là — la bête sort du bois — elle traverse le chemin — s’enfonce dans la suite d’arbres. Elle disparaît dans le noir des troncs. Elle passera une nuit de plus dans ce bazar de poussière et de gasoil.

 

 

 

(…) nous avions passé la nuit entre Osuchow et Lutkówka. La carte était restée ouverte longtemps afin de trouver le meilleur parcours permettant de traverser la capitale. Orages et pluies de printemps. Froid. Branches craquées craquant dans nuit. Coups de feu jusqu’aux derniers instants du jour. Coups de feu dès le matin. Moustiques. Pourtant : nous savions la forêt là, juste à côté, comme un refuge et un abri. Les arbres étaient notre point de repère pour chaque soir. Ils coupaient les vents, la vue et le sun. Ils nous fournissaient un peu de bois, des branches et un tapis accueillant. On ne connaissait pas encore le goût des faînes, le goût des glands, le nom des feuilles comestibles. Chaque soir, l’œil se mettait en quête du bois, de l’abri, des quelques arbres qui seraient notre refuge. Des milliers de kilomètres. Des milliers de kilomètres pour le comprendre.

 

 

 

(…) où sont les loups de Pologne ? Où sont les bêtes ? Que deviennent-elles ? Rick Bass dit que la disparition du loup dans la vallée de Yaak entraîne probablement de grands dérèglements là-bas. On lit de pareilles informations ici aussi. La réintroduction des loups dans le parc de Yellowstone aurait permis de redonner un peu d’air à la nature, là-bas. Que ferais-je si j’en apercevais un ? Sur nos routes et lors de nos bivouacs, je me réjouissais de cette profusion de chevreuils. Peut-être n’est-ce pas un bon signe ? Je ne crois pas avoir croisé une seule bête dans la forêt de Młochowski. Elle n’avait rien de sauvage. C’était sur notre route. Notre route filant vers le nord, en direction de Varsovie. Nous étions toujours à quelques dizaines de kilomètres de l’asphalte de la route européenne 67.

 

 

 

(…) longue enceinte faite d’un mur d’environ trois mètres. Ponctuation guérites en plastique et portails (gates) automatiques. Grandes berlines ou s.u.v. vitres teintées. Conteneurs à déchets. Les chiens continuent d’errer sur l’asphalte. Derrière le mur : grands pavillons à colonne et peintures récentes. Gazon tondu ras ras. Une voiture sur son emplacement de voiture. Ventana Residencies est winner de l’International Property Award 2015. Contactez le Sales office au +48224202233. Larges allées aux aménagements artificiels. La grille (gate) s’ouvre pour laisser sortir un homme dans sa berline. Le conducteur accélère fortement et passe tout près de ta peau, de ton corps. Tu trembles pour ça et beaucoup d’autres choses. Proche de la ville, proche de la nature, proche de vous. Les caméras continuent d’enregistrer cette réalité sur les disques durs d’ordinateurs immobiles, incapables. À quelques centaines de mètres, à côté du bureau du Service des forêts, des rampes en béton permettent d’accéder à l’asphalte de la route 77. Ça file-file droit Varsovie.

 

 

 

(…) il faut dire comme c’est entrer les villes de l’Europe. Il faut dire comme on sent l’agitation mécanique monter. L’odeur du gasoil. L’asphalte se fait plus large — étendu d’un bord à l’autre. Il faut dire comme les baraques s’entourent de murs. Semi-remorques à l’arrêt — arrêt de bus béton. Larges panneaux publicitaires. Il faut dire les immondices. Il faut dire comme les entrepôts barrent l’horizon d’une tôle-tôle. Alternance de grandes bandes de parking puis d’entrepôts. Parfois, un arbre comme planté dans le goudron. Ou encore : une bâtisse probablement autrefois ferme — et maintenant serrée collée claquée par deux grandes figures en tôle. Drapeaux dans ciel. Rampes en béton vers parking à étage. Chiens. Conteneurs. Là dans ça — vieil homme tirant son chariot chargé de vivres (par exemple). Il faut dire cette excitation qui chauffe le moteur et la vision des automobilistes. Il faut dire comme ils s’oublient et filent foncent dans ville. Traffic lights. Mobylette. Il faut dire comme on cherche les abris même au bord de l’asphalte. On cherche toujours un espace où aller sans danger. Étroite zone de survie entre bande blanche et trottoir. Équilibre fil d’asphalte à l’embranchement d’une voie d’accélération. Il faut dire ça. Et le nom des réductions de prix affichées aux alentours.

 

 

 

(…) la ville continue d’être la ville. Elle traverse la Vistule. Elle continue tout autour de la Vistule et au-delà. Les ponts sont jetés. Les stadiums sont là. Les immeubles immobiles. Les rives de la Vistule collectent le vomi noir noir du monde. C’est encore une histoire de plastiques et de particules invisibles. Et voilà que les corps sont usés et fatigués. Les arbres trouvent à puiser des forces dans le sable et la vase de la Vistule. Les eaux filent. Quelques corps sont allongés là au rivage des villes. Ils semblent tout occupés à leur refuge à leurs tendresses.

 

 

 

(…) routes défoncées, boues boues poussières orages et moustiques. Il faudrait pourtant trouver un moyen de le dire autrement. Mais il s’agissait bien de routes défoncées, de boues-boues, de poussières, d’orages, de moustiques. Où allumer un feu de camp ? Direction les bois.

 

 

 

(…) la direction c’était Koblyka — mais nous suivions une piste. Dernières maisons de ce qui s’appelle ville. C’était dans ça. Quelques jardins. Des garages. Tout diffus dans le brouillon. Puis la route se fait plus sombre et c’est parce que nous venons d’entrer le bois. Là-haut qu’on aperçoit encore à travers la cime. Route-piste et rouge-terre. Je fais quelques mètres sur la droite. Larges espaces pour y dormir la nuit, et belle mousse au sol — doux. Mais à vue complète depuis la piste. Alors rouler encore. Quelques centaines de mètres et là — à gauche — chemin s’enfonçant qu’on affonne. Et sur ce chemin, prendre à nouveau à gauche — dans le taillis. S’enfoncer. Passer rideau ronces et branches mortes — pousser tout là — faire sa clairière. Manteaux imperméables à l’accrochée comme capes sur les arbres — à sécher dans l’air du soir. Le son du réchaud à essence et son odeur mêlée bois. Penser à inspecter la peau — tiques et insectes. À cause d'un printemps tardif, nous sommes encore visibles. Les bourgeons sont nombreux, les feuilles débutent tout juste leur pousse. La nuit vient. Nous sommes à quelques kilomètres du centre de Varsovie. Enfoncés dans bois. Lueur des lampes frontales dans le noir noir du refuge. Là que tout se joue — je note. Encore quelques bruits. Des pas sur le chemin là-bas. Des phares sur la piste. Un chien venu jusque nous renifler la trace des jours.

 

 

 

(…) il faut aussi dire Osowiec. Deux barres d’immeubles derrière des arbres et nous cherchions des vivres. « Il n’y a rien à Osowiec » dit un type assis sur une caisse en plastique. « On ne vend rien à Osowiec » il rajoute. Il est là avec deux autres gars et fument fument — dizaines de mégots sur le béton. Bâtiment de briques qui fut shop, magazin mixt, un dépanneur peut-être — comment dire ça ? « On peut vous donner des bières » dit le type et fume fume. On prend les bières et on contemple la vision des deux barres d’immeubles installées perpendiculaires l’une à l’autre et dans ce lieu : Osowiec. Vieilles tires inutilisées. Brouette. Parc vide. Une poussette est posée à l’entrée d’un des bâtiments. L’herbe pousse dans les failles de l’asphalte. Mousses et lichen, lichen. Un chien aboie et son souffle résonne entre le béton les briques. Les branches des arbres oscillent dans le zéphyr.

 

 

 

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