Dans le Bauska-Riga

lundi 20 novembre 2017, par SebMénard

 

 

 

“En juillet 1904, un cercueil de zinc fut transbordé du train allemand dans un wagon de tête du train russe portant l’inscription « Pour transport d’huîtres fraîches ». Dans ce cercueil reposait la dépouille d’Anton Tchkhov.”
Marius Ivaškevičius, Civilisation « Verkbolobo », in. Last & Lost, éditions Noir sur Blanc.

 

 

 

(…) finalement, nous avons pris le bus Bauska-Riga — et nous disions que les pays sans train étaient tristes. Le gasoil avait gagné : nous avions déjà parcouru plusieurs centaines de kilomètres ainsi — sans autres choix qu’entreprendre la traversée des États en suivant de larges routes d’asphalte. Le paysage défilait derrière la vitre et tout semblait déjà perdu, épuisé, abandonné à sa propre perte et à la désillusion générale. Les champs étaient couverts de colza, de blé. Les tracteurs répandaient des liquides dessus. Cuves en plastiques et longs bras naviguant sur la terre morte sèche. Tout était droit, large, et parcouru du gasoil. Le bus traversait des villages sans jamais freiner. Les trucks allaient dans le flux. Et c’est comme si aucune question n’était en suspens.

 

 

 

(…) mais nous avions décidé que tout ceci serait faux. Nous avions décidé qu’il y aurait des pistes et des chemins à parcourir. Nous avions décidé que les arbres n’étaient pas morts. Que chacun descendrait de son char d’acier, de pétrole. Que tout pourrait s’arrêter — respirer quelques instants. Comme si, finalement, nous tous ici bas frères humains nous prenions enfin la pleine mesure de la suite des temps. Et alors les mots la langue nous reviendraient véritables et doux, comme ils devraient toujours être et partagés entre nous.

 

 

 

(…) pas compté le nombre de trucks ou de bagnoles pour nous passer là, tout proche. Peur. Peut-être d'un coup de volant nous tueraient-ils ? L'un d'entre eux à qui nous faisions signe de s'écarter un peu klaxonnait et d'un doigt en colère nous insultait — rabattait quelques dizaines de tonnes d'acier au plus proche de nos corps — puis filait dans un nuage de particules noires et de poussières. Comme on tremblait après ça. Comme on rageait. Comme c’était colère. À côté et tout autour les champs étaient toujours recouverts de leur blé et de liquides chimiques. Des corbeaux sur les poteaux. Des plastiques dans les fossés.

 

 

 

(…) alors nous avions pris un bus pour la capitale. Nous écoutions le ronronnement régulier du moteur qui file sur l'asphalte. Le silence des corps à l'intérieur. De temps à autre la sonnerie d'un téléphone portable s’élevait. Une voix répondait. Tout le monde filait sur cette route et plus personne n’y voyait l’horizon. Les forêts éventrées. Les accélérations. Les stations-essence. Les trucks à n'en plus compter. J'avais en tête cette chanson que mon vieux pote m'envoyait depuis l'extrême opposée du continent. Europa ha muerto — de Los Illegales. Que veulent dire exactement ces paroles ? Quel lien à faire avec ce que tu racontes ici — ce trajet — et le monde qui se vautre ?

 

 

 

(…) nous doublions Dominante Park entre Bauska et Riga. Les semi-remorques attendaient en file leur chargement et la route. Ils portaient le nom des supermarchés. L'un d'entre eux peut-être pour t'avoir presque tué la veille. Mais toi aussi tu vas au supermarché puisque c'est ainsi que ce monde tourne. Puisque tu as faim. Tu achetais de la bière — elle portait le mot « artisanale » sur son étiquette. Qui sait ? Qui sait le vrai le faux ? La teneur du réel et les crasses qu'on accumule ? Sur la route d’un supermarché, tu avais perdu tes lunettes de soleil. Alors elles avaient passé la nuit là. Au bord de la route. Dans la poussière du gasoil — le vacarme et le flux continu — toute une nuit au bord d'une route de l’Europe. Toute une nuit au bord de la route européenne 67. « Talk-poem de la 67 », lunettes de soleil belges achetées sur la rive est du Bosphore à Istanbul, B.O. Europa ha muerto.

 

 

 

(…) au matin — en allant prendre le bus pour quitter ces routes et prononcer notre défaite — j'ai retrouvé mes lunettes. Elles étaient là — dans le caniveau de la route 67. Toute la nuit elles ont vu les trucks et les berlines affonner l'asphalte. Elles étaient sales. Poussières — crasses — et rayures. J'ai récupéré mes lunettes et nous avons payé le prix à payer pour que le monde tourne et que nos rêves restent tendres et sans cauchemars. Derrière la vitre : des stations essence — des trucks — des bus — des entrepôts — de l'acier — des panneaux publicitaires — des champs stériles — des viandes — des débroussailleuses — des bêtes mortes sur l'asphalte — des vieilles femmes attendant leur trajet — des supermarchés — des glissières de sécurité — des réductions — des bétons.

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