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Poiraudeau, Anthony | Projet El Pocero

mardi 31 octobre 2017, par SebMénard

 Sur l’avenue El Quiñon, on boit du champagne à volonté, on assiste à un concert de vedettes flamenco-pop, et Francisco Hernando, entouré de gardes du corps et au bras de sa mère, fend la foule comme une idole de procession, ou un général romain aux heures de son triomphe. On montre peut-être à la vieille Filomena la statue qui la représente aux côtés du défunt Pedro, mais les enfants et petits-enfants de Francisco ne peuvent aller voir de leurs yeux la plaque qui sur chaque rue porte le nom de l’un d’entre eux. La mairie, encore elle, n’a pas autorisé qu’on baptise ainsi les voies d’El Quiñon, et a imposé des noms de peintres à la place. Fransisco Hernando, qui se dit créateur de villes comme les peintres le sont de tableaux, s’est peut-être consolé de cette novuelle contrariété en considérant que les grands artistes honorés par les rues de sa cité sont un peu là comme les ministres d’un royaume dont il serait le souverain.

p. 87

Je remonte l’avenue jusqu’à la statue de Filomena Contreras et de Petro Hernando, et poursuis ma route par la rue du Greco. Je laisse derrière moi la rue Zurbarán et ses rares commerces pour atteindre un pont situé derrière les derniers immeubles. Il enjambe la voie ferrée et l’autoroute qui délimitent l’agglomération en suivant une diagonale nord-ouest. Après le pont, j’emprunte la route uqi passe au pied de la décharge puis, sur la droite, un chemin de terre serpentant vers le sommet de la colline. La ville et la décharge derrière moi, je suis entouré d’étendues d’herbes hautes et de parcelles de blé vert. Le long du chemin, je vois se déplier les courbes du paysage tapissé de teintes végétales et d’un brun de terre aride. Le sentiment d’isolement suscité par la ville s’évanouit très vite lorsqu’on la quitte par ce côté, immédiatement happé par ces espaces à la morphologie vierge de tout aménagement humain. On ne rencontre ni zone industrielle, ni équipement périurbains, à peine une activité agricole. Seule la décharge de pneus trône au milieu des collines laissées à elles-mêmes entre les routes qui s’assèchent vers l’horizon. Je retrouve un autre rapport à la distance que celui éprouvé dans la ville. Les lointains sont en continuité, dans l’espace, avec les lieux où je me trouve. Si je décidais de les suivre, je pourrais les rejoindre en marchant, dormir à la belle étoile et reprendre mon chemin chaque lendemain, toujours à destination des lointains, passer le reste de ma vie à les chercher, m’en approchant parfois assez pour les apercevoir. Et pourtant, tout à l’heure, je prendrai l’autocar pour Madrid.

pp. 99-100


Poiraudeau, Anthony, Projet El Pocero, 2013, Inculte.

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