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Rigoni Stern, Mario | Arbres en liberté

mardi 18 juillet 2017, par sebmenard

 « Le pin cembro

Pour que les deux petits pins cembro que j’ai dans mon jardin deviennent des arbres bien visibles il faudra des années ! Mais si les hommes sont sages et que nous avons des descendants, les petits-enfants de mes petits-enfants pourront dire : « Ces pins, c’est le grand-père de notre grand-père qui les avait plantés. »

Le pin cembro, ou arolle, est, avec le mélèze, le plus bel arbre de nos montagnes ; sociable et semper virens, il n’atteint pas la hauteur du sapin argenté ou de l’épicéa, mais il peut vivre plus de sept cents ans. Quand la foudre, les avalanches et les pierres blessent sont tronc, il prend des formes tourmentées et bien particulières ; mais là-haut, entre mille cinq cents et deux milles mètres d’altitude, au milieu des névés, des rocs et des glaciers, il est la vedette arboréenne de la nature.

Sa croissance est très lente ; ses branches sont grosses et irrégulières, incurvées vers le haut pour former une chevelure très dense ; l’écorce est grise, profondément fissurée le long du tronc ; les aiguilles, réunies par fascicules de cinq, sont tendres et légères, de couleur vert glauque et demeurent quatre ou cinq ans sur la branche ; les strobiles (mis à infuser dans la grappa, ils lui donnent une belle couleur ambrée et un goût de résine non piquant) sont longs et huit centimètres et, la deuxième années, ils font mûrir leurs graines dans une gaine ligneuse. Ces pignons sont une nourriture très appréciée par les écureuils et les casses-noix qui les cachent très souvent dans les fentes des rochers en prévision des époques de pénurie ; ceux qui sont oubliés germent et les plantules allongent leurs racines pour chercher un brin de vie entre les pierres et les mousses. Il est toujours étonnant de voir qu’elles arrivent à pousser sur un bloc de pierre, au bord d’un glacier ou sur une paroi rocheuse.

Le bois d’arolle est blanc crème, le duramen rouge-brun et inattaquable par les insectes ; à cause de la finesse de son grain et de son homogénéité, c’est un arbre qui semble fait pour la sculpture. Andrea Brustolon, grand sculpteur-décorateur baroque vénitien, auteur d’autels, de stalles, de chaises, de cannes et d’éléments décoratifs, l’a fort bien utilisé. Augusto Murer tirait des troncs des arolles de ses montagnes ses émouvantes Maternités. Mais, pour les montagnards, c’est surtout un grand bois pour la fabrication des meubles et des objets usuels ; utilisé en revêtement intérieur, il protège du froid les pièces où ils se tiennent pendant le long hiver. »


Rigoni Stern, Mario, 1991, Arboreto salvatico, et 1998 pour la traduction de Monique Bacelli, éditions La Fosse aux ours.

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