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À un moment ils se retrouvent dans une auberge au Nord des Carpates

mercredi 15 juillet 2015, par SebMénard

Donc à un moment les héros de cette histoire se retrouvent dans une auberge — ils arrivent une fin de journée d’été épuisés ils arrivent en tournant leur carte — ils tournent leur carte trois fois ils tirent sur les pages de leur carte ils attendent un peu comme ça — sur un trottoir à un carrefour — un homme passe qui pousse une charrette à bras nus.

Ils arrivent donc et ne savent pas vraiment comment ça marche la carte l’un d’entre eux tire sur le bouquin l’atlas routier et donc les feuilles s’écrasent toutes se tirent — ça tombe sur les sièges poussières et dans la carlingue.

Ils arrivent les héros comme des corps usés — la nuit dernière l’un d’entre eux soufflait sur les braises d’un feu la nuit dernière l’un d’entre eux préférait attendre dans le noir — les autres ils regardaient de temps à autre ils vérifiaient qu’il allait continuer cette histoire.

Et donc à un moment ils finissent par comprendre la route — ça veut dire ils finissent par comprendre c’est ce chemin là et donc ils poussent leur bagnole sur les pierres — des grosses pierres l’un d’entre eux à peur — il a toujours peur — il a peur qu’un pneu éclate comme l’autre jour déjà mais ça n’a pas de sens et ça coûte rien de faire changer un pneu pour le carrosse de leurs rêves (cette histoire c’était au temps du gasoil).

Ils ont faim les héros ils sont épuisés ils sentent les sueurs et les ombres mais sont dans leurs nerfs d’une énergie puissante et quand ils arrivent dans l’auberge ils parquent leur engin à l’ombre ils disent ici ça sera bien.

Ils sont entourés des montagnes et de leurs fantômes — c’est leur jeune âge qui les fait tenir et qui efface les mauvaises lunes — d’ailleurs ils ne pensent même pas à ça : les lunes et les étoiles c’est pour plus tard.

L’un d’entre eux parlemente c’est de plus haute importance ça cause des tunes et il semble être d’accord — il fait connaître l’accord aux autres et puis c’est marre ils s’installent là pendant qu’un autre fait le tour des shops alentours.

Y’a pas de shop mais c’est pas grave — l’aubergiste la dame elle a bien compris ce qui se trame et elle leur sert double ration — ils mangent comme s’ils n’avaient pas mangé depuis des jours et pourtant ça serait bien la dernière chose qu’il ferait.

Ils se racontent des histoires ils ressassent leurs exploits leurs routes — l’un d’entre eux aime répéter les mêmes mots comme ça dans la nuit un autre écoute et fume il dit que ça lui suffit.

Ça se passe dans les collines — c’est un pays qui reste froid la nuit même les étés — sans doute qu’ils aiment ça en gros mais il y a bien l’un d’entre eux pour dire que ça serait mieux ailleurs — ils l’appellent celui qui dit toujours que ça serait mieux ailleurs et ça met tout le monde d’accord.

Un groupe tente une approche mais l’aubergiste la femme elle a bien compris elle amène de la soupe des fromages et des morceaux de pain — tout le monde est d’accord.

L’aubergiste l’homme il a tout compris — il amène des pichets et indique le lieu des liquides — il fait ça bien il parle des liquides et des lieux — il donne des explications et raconte des histoires — tout le monde écoute et c’est beau de cette façon.

Alors les héros de cette histoire écrivent dans leur carnet et prononcent le début de certains contes — alors les héros de cette histoire se gavent des viandes des légumes et des laitages (c’était au temps des viandes cette histoire) — alors ils appuient sur leurs peaux leurs corps — alors il arrive qu’ils s’étreignent et se serrent les uns contre les autres — alors il arrive qu’ils étreignent et serrent contre eux des inconnus — alors ils racontent leurs pires histoires — alors ils inventent des aventures — ce sont les aventures qu’ils ont manquées celles qui ont tremblées celles qu’ils ont rêvées — alors ils resservent des liquides et prennent les commandes de la terrasse — alors ils s’appuient sur les piliers de cette terrasse en bois — alors ils sortent de temps à autre regarder les étoiles et leurs pieds dans les herbes humides — ils disent des mots ils imaginent que ça forme des poèmes.

Alors ils ne savent plus les routes et les peurs — alors ils ne savent plus les ombres et les silhouettes dans le noir — alors ils oublient les milliers de bornes et leurs noms — alors ils oublient les heures et les bêtes — ils oublient leurs monnaies leurs desseins — ils oublient le lieu de leurs nuits et des vergers d’août.

Après — ils finissent par tomber sans doute dans un coin — l’un d’entre eux s’endort la tête dans ses bras sur la nappe blanche tachée des tables qu’ils ont affonnées — un autre chancelant arpente un champ à la recherche de ce qu’il appelle son mojo — personne pour faire la traduction de son parlage dans le noir.

Combien de fois essayer de raconter ça — combien de fois pour la même histoire — combien de fois continuer le même récit — combien de livres ai-je ouverts — très peu en fait — un ou deux sans doute — et les continuer toujours.

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