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Kuessipen | un monde, Naomi Fontaine

mercredi 25 juillet 2012, par SebMénard

Notes prises en lisant Kuessipen — Naomi Fontaine :

Nekuess — Uashat — Nutshimit — Nomade — ces mots — titres des différentes parties du livre — c’est le mystère et le champ des possibles à la fois — l’autre langue comme un monde.

La vie la vraie

On la retrouve — la vie la vraie — c’est à travers un portrait par exemple et ça se creuse derrière/dedans les mots :

Il a le teint foncé de ceux qui ont abusé d’alcool, de ceux qui ont travaillé sous le soleil, de ceux qui ont vieilli.

Oui — cette façon du portrait — quelques mots — et les personnages se font au fil de ces mots — la vie la vraie et ces expériences qu’on n’imagine même pas :

La rivière est douce. Son eau abreuve. Elle ravive le long portage de l’automne. Les femmes sont fortes, elle porte sur leur dos le cadet. La sueur au front, les épaules fatiguées, les yeux rivés au sol. Le silence. On s’essouffle moins en ne parlant pas. Les trois familles se suivent sur la rive. Ils marcheront encore quatre jours. Ils camperont là où la rivière se rétrécit.

Un art de la liste, de l’énumération

Ce qui frappe et claque dans le même temps — c’est cette façon de passer à la liste — à l’énumération dans le bloc de texte — en faire un bloc entier peut-être :

Lettres à mon bébé. À ma mère. À ma grande sœur. À Dieu. À mon père. À Lucille. À Jean-Yves. À l’agente de l’éducation du conseil de bande de Uashat et Maliotenam. Aux parents de mon ex. À mon ex. À moi-même. À ma petite sœur. Au Premier Ministre du Québec. À mon frère. À Gabriel. À mon grand cousin Luc. À Nicolas D. À William, mais pas le prince. À ce monde cruel. À mon peuple. Au père de M. Aux gens tristes. Aux enfants du futur.

C’est créer un monde — un endroit — un lieu — qu’on ajoute à la liste quelques nuances :

Une table haute pour le souper. Un fauteuil qui sert de lit à mon bambin. Ma sœur et ma mère qui ronflent. Des couvertures installées par terre. Une porte qui claque. Un lit grand comme le monde. Du chocolat fondu dans une cafetière. Quelques bières à peine achevées sur la table. Un grand miroir sur lequel on se voit d’un bout à l’autre de son corps. Une fenêtre et des centaines de lumières. Des huiles qui sentent le melon d’eau. Une lumière tamisée jusque ce qu’il faut. Le plafond en pente, style chalet. Les murs violet et turquoise. La chaleur des couvertures dans une chambre mal-chauffée. Les draps défraîchis par l’usure des nuits communes. Le temps d’une nuit. Quelques rires. Quelques soupirs. Les heures du matin qui s’alignent. L’odeur d’un rien qui fini. De fausses fleurs avec de faux pétales. Une chambre trop petite.

La liste prépare — met en place — et ce qu’elle désigne semble parfois prendre forme d’un coup de verbe :

L’école primaire, le secondaire. Le conseil de bande. L’église catholique. La centaine de maisons, trois modèles. Le parc vandalisé. Les déchets sur les coins des trottoirs, des clôtures, des maisons. Les maisons en constructions, en démolition. Le cimetière avec des croix en bois des bouquets à leurs pieds et des statues en pierre. La garderie peinte en orange. Le camping habité par la vermine. L’agora en plein air, là où le soleil se couche et où le vent se déchaîne. La patinoire qui sert aussi de terrain de basket l’été. Le stade et les estrades. La piscine chauffée, clôturée, pleine d’enfants avec leur casque de bain. L’odeur de la mer à proximité. Le sable qui mène à la baie. L’eau polluée par l’aluminerie. L’île Grande-Basque. L’océan.

C’était le travail des hommes, bénévoles. (...)

C’est un récit qui se construit alors

C’est un récit qui se construit alors — c’est vrai — c’est ainsi — par petite touche — par mots posés les uns après les autres — un morceau de récit puis l’autre — la réalité de ce monde — ses distances et ses humains :

Il n’y a pas d’arrêt obligatoire, mais un plein d’essence ne suffit pas. Aux Escoumins, il y a une station-service dans laquelle, à la présentation d’une carte, on ne paye pas les taxes. À défaut d’être Indien, le détour est inutile.

Le mot réserve :

On ne peut pas s’égarer sur la réserve. Ne t’inquiète pas. Elle est si petite. Même les enfants de trois ans jouent sans surveillance. Les voitures sont habituées, elles roulent lentement. Les gens aussi, marchent lentement.

Il y a cette façon de poser les mots — la voix — on est là vraiment là — à travers le texte :

Là c’est l’école primaire. Ils l’ont bâtie il y a quelques années. Lorsqu’on la regarde de haut, on peut voir la forme d’un oiseau. Un aigle, je crois. Pour être poétique. Ma mère travaille dans cette école.

(est-ce que ça marcherait sans les premiers mots de ce petit bloc découpé arbitrairement dans le texte — est-ce que ça marcherait sans ces phrases très courtes — et ensuite vient le début de l’histoire de la mère)

C’est une langue

C’est une langue qu’on a là — celle d’un peuple — la réalité qu’elle contient pour celui qui vit cette langue — ceux qui la vivent — et la richesse de celui qui la sait — la totalité — le monde en fait qui se lit entier à travers les mots :

Neka, ma mère, Muashkus, petit ours. Nekuess, mon fils. Mikuan, plume. Anushkan, framboise. Auetiss, bébé castor. Ishkuess, fille. Ndeish, ma fille. Tshiuetin, vent du Nord. Mitshapeu, le grand homme. Menutan, averse, Shukapesh, l’homme qui est robuste. Kannudut, les chasseurs, Pishu, lynx. Kakuss, petit du porc-épic. Kupaniesh, un homme qui est employé. Tshishteshinu, notre grand frère. Tshukemenu, notre grand-mère. Nuta, mon père.

Questionner la langue — les langues :

(...) celle qui a vécu le vingtième siècle sans jamais parler un seul mot français, mais qui dans notre langue avait toujours trouvé le mot juste pour nommer telle modernité ou telle menace à sa liberté (...)

Boite Noire |

Kuessipen sur publie.net ou bien en papier chez Mémoire d’encrier. Lu sur l’iPod.

Le blog de Naomi Fontaine.

Réflexions de François Bon ici ou — à lire absolument pour éclairage.

Images : Carpates, Juillet 2012.

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