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Jean-Michel Espitallier | Ce qu’on a de guerre

mardi 12 juin 2012, par SebMénard

Ça commence comme une longue salve (c’est aussi l’amour des listes et du sens qu’elles peuvent prendre)

(...) les impacts de balles dans le no man’s land de Nicosie, Nord, les véhicules Dinky Toys, le portrait de Jean Moulin « à l’écharpe », les premiers témoignages du génocide des Khmers rouges, Ratko Mladic à la télévision, les soldats Airfix, le 11e BCA, Lili Marlène, les cris d’une femme, à la radio, après un attentat de l’OAS, la guerre du Liban à la télévision, « la guerre de 39 – la guerre de 39-40 – l’Occupation – la guerre – la guerre de 40 – 39-40 – la dernière guerre », les Feuillets d’Hypnos, les(...)

C’est encore cette façon de laisser apparaître les traces : le père, la grand-mère, les voisins, le prof - traces infimes et pourtant voilà c’est la clef - la guerre - là dans les écrans et pourtant bien réelle - et ce qu’on a - nous tous - de guerre - à l’intérieur.

Donc établir une liste des images - celles qu’on ne peut pas taire - et celles qui racontent - sans rien épargner au réel - alors apparaît le jeu Risk (ce jeu de plateau pour s’y faire la guerre avec des pions des dés) ou encore des expressions aussi insupportables que celle-ci (et datée) :

War. Comprehensive coverage » (Los Angeles Times, avril 2003)

Définition générale donnée par l’auteur :

Pellicules, indices, petits récits.

Jamais pas là jamais là.

(s’ensuit affreuse liste d’armes - mais les mots)

On se rappelle - cette expression - la dire et on en oublierait son sens - l’axe du mal :

Non sans mal. L’axe du bien est le bien parce que l’axe du mal lui veut du mal. L’axe du bien fera triompher le bien des forces du mal parce qu’elles sont le mal et qu’il est le bien. Non sans mal.

(février / mars 2003)

Alors les mots de la guerre - besoin de lire Rabelais plus encore pour s’assurer qu’il y a bien un lien - cette liste des guerriers :

nous avons amassé des boxers, des cosaques, des gendarmes, des patriotes, des sous-mariniers, nous avons amassé aux frontières, à toutes les frontières des chouans, des bachi-bouzouks, des einsatzgruppen, des oustachis, des francs-tireurs, nous avons déployé des sonderkommandos, des confédéraux, nous pouvons compter sur les phalangistes, les reîtres, les martyrs d’Al-Aqsa, le gang des tractions-avant, le gang Barrow

Et quoi penser alors - puisque c’est si fort - la langue - et pourtant l’horreur de ce qu’elle décrit.

C’est une folie écrire peut-être mais c’est une folie la guerre c’est une spirale - Zorro peut bien apparaître au travers d’une liste ou bien c’est le récit de l’arrestation de Sadman - le spectacle - la folie les mots :

Charles Ier le Grand dit Charlemagne + Hildegarde = double pénétration braies aux mollets sur bergère Régence (« encore ! ») => Louis Ier + Judith = fellation gargouillante + éjaculation faciale en profond édredon duvet d’oie (du joli, monseigneur !)

Le dernier ensemble de ce groupe de textes est là comme une secousse encore - le lire et c’est mettre en évidence l’ambiguité de l’expression artistique - sa puissance parfois immobile - tout est dans le titre : Donald Rumsfeld est un artiste contemporain.

« M. Donald Rumsfeld, vous faites un superbe travail. » George W. Bush

La plupart des scènes décrites ici se déroulent dans des couloirs, qui sont des lieux par où l’on passe mais où, généralement, il ne se passe rien.

Ce matin, à la une des journaux, il y a un type en houppelande, cagoulé, les bras écartés, avec des bouts de fils de fer au bout des doigts, calme, comme sur le point d’esquisser un pas de danse. Il est juché sur une caisse qui est peut-être une caisse de la General Fruit, et ce type dans sa houppelande et sa cagoule en pointe fait penser à un brave gars de l’Arkansas. À part que la houppelande est en feutrine et que le type c’est Joseph Beuys dans une reprise très légèrement remaniée de sa performance de 1974 : I like America and America likes me.

Ce matin, à la une des journaux, on voit un certain nombre de cagoules, pas mal de types avec des cagoules et je me dis que l’on est en train de rejouer l’installation de Gary Simmons intitulée Klansboard.

Ce matin, à la une des journaux du matin, il y a un type tenu en laisse par une petite brunette qui est presque encore une enfant et c’est sûrement Valie Export, l’artiste autrichienne qui a promené un homme en laisse dans les rues de Vienne il y a quelque temps.

Jean-Michel Espitallier est une forte secousse - la langue tord la réalité sans la voler - sans mentir - c’est vraiment émotionnel - différentes formes de texte - listes et inventaires - la guerre ça tremble jusque les mots (d’abord les mots ?).

Boite noire |

Lecture sur l’iPod - En guerre de Jean-Michel Espitallier aux éditions publie.net - ce texte avait été publié en 2004 par Inventaire/Invention (et nombreux les écritures découvertes à travers ces bouquins - mais).

Enregistrement de Army, performance par Jean-Michel Espitallier (batterie, voix) et Kasper T. Toeplitz (bass computer & guitars) à Rennes, Le Triangle, mai 2009, disponible au début de l’ouvrage - revenir dessus (« le monde défile derrière une mire... »)

Images : bâche type treillis militaire sur la terrasse d’un bar - Draganesti-Olt - Roumanie - avril 2012.

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